Sternenstaub, entre roman et art graphique

Le livre d’artiste comme carnet de bord de l’oeuvre de toute une vie

Faut-il encore présenter Franz Erhard Walther? Ses sculptures (même s’il préfère les nommer, dès les années 1960, «objets», pour bien spécifier le caractère instrumental de ses œuvres) paraissent aujourd’hui appartenir à un champ bien défini de l’art contemporain : celui de l’«esthétique relationnelle», thématisée par Nicolas Bourriaud dans les années 1990. A partir des années 1960, Franz Erhard Walther invente cette idée de «sculpture vivante», un travail devant lequel le spectateur est sommé d’agir. Aussi ce travail représente-t-il une rupture esthétique majeure.

Parallèlement, l’artiste n’a jamais cessé de dessiner — ou d’écrire ; mais l’écriture n’a toujours été pour lui qu’une autre forme graphique liée au dessin. Dès 1957, alors qu’il est encore étudiant à l’école d’arts appliqués d’Offenbach, en Allemagne, il réalise les Wortbilder (Mots-images). Si ce travail dessiné quasi-quotidien a peut-être été moins montré, il n’en est pas moins essentiel en ce qu’il accompagne toute son œuvre (dessins préparatoires, dessins opératoires…).

Sternenstaub, littéralement Poussière d’étoiles est un roman dessiné de Franz Erhard Walther, artiste majeur de la seconde moitié du XX ème siècle.

L’artist’s book » est devenu un genre mais aussi une forme d’expression artistique à part entière. I permet de mieux comprendre la production artistique d’un artiste, ce qui l’anime et l’inspire, il est intéressant à mes yeux en cela qu’il se situe entre l’objet livre et l’oeuvre plastique à part entière.

Sternenstaub comprend plus de cinq cents feuillets, au fil desquels l’artiste se raconte, le dessin se mêle au texte. De nature autobiographique, l’ouvrage retrace en effet une trajectoire artistique, de 1942 à 1973, en s’arrêtant sur des événements précis ou en relatant des souvenirs parfois plus intimes.

Ainsi, on traverse la seconde moitié du siècle à grands pas, on croise par exemple l’année 1968, où l’on relate la mort de Marcel Duchamp. Parfois, nous assistons à une véritable mise en abîme : l’artiste se dessine en train de dessiner, mais aussi en train d’«utiliser» ses œuvres.

Ce roman, publié en 2009 sous forme de fac-similé est une nouvelle preuve de la richesse du travail de Franz Erhard Walther. Sternenstaub est en quelque sorte une véritable historiographie, qui nous rappelle les contradictions internes au travail de l’artiste, contradictions maîtrisées, mises à profit. Prendre le temps de regarder ces planches incite à ne pas réduire trop vite cet artiste pluridisciplinaire à la «sculpture vivante» car son travail est bien plus que cela. Les réflexions sur la peinture, par exemple, ne sont jamais loin.

Dans un entretien* réalisé en 2009, Erik Verhagen faisait remarquer à l’artiste que son œuvre avait toujours reposé sur «la mise en équilibre des données temporelles et spatiales». On pourrait alors penser que ce roman peine à s’inscrire dans ces grandes caractéristiques. Et pourtant… Le spectateur n’a certes pas ici une action directe et réelle, il n’interagit pas avec l’œuvre. Mais par ces jeux de formats, les données spatiales sont omniprésentes. Quant à la dimension temporelle, comme le fait remarquer Erik Verhagen, c’est bien à travers ce «travail de mémoire» qu’elle s’exprime. En somme, Sternenstaub déroute et s’impose avec évidence à la fois.


*L’entretien entre Franz Erhard Walther et Erik Verhagen, intitulé «Des Mots-images à la Poussière d’étoiles a été publié dans les Cahiers du Musée national d’art moderne (n° 107, printemps 2009, p. 91-107).

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